Le business-mafia en Italie: “Tu paies ou on t’ouvre en deux”

Diritti & Lavoro

“Tu paies ou on t’ouvre en deux comme un portail”. De ces menaces, Gabriele Menotti Lippolis a du mal à parler. Comme nombre de chefs d’entreprises italiens, il a été victime de criminels, souvent mafieux, un risque accru avec la pandémie.
Témoigner n’est pas simple, dit-il à l’AFP. Mais “je le fais parce que je pense que les entrepreneurs doivent porter plainte quand cela se produit, à la fois pour le bien des entreprises et territoires. Il ne faut pas accepter les violences ou les menaces, mais faire comprendre que l’Etat est le plus fort. C’est seulement tous ensemble que nous battrons les mafias”.
M. Lippolis, âgé de 43 ans, dirige une entreprise d’événementiel et est aussi présent dans le tourisme, avec des restaurants et un des plus grands “beach club” des Pouilles. Il a été victime de tentatives d’extorsions à deux reprises, en 2013 et 2017. “Quelqu’un m’a approché et m’a demandé une somme à payer. Je n’ai pas dit +non+ tout de suite, pour pouvoir être une demi-heure plus tard au commissariat pour porter plainte. Les forces de l’ordre ont arrêté celui qui m’avait menacé et les autorités ont toujours été à mes côtés. C’était important car ce sont des moments très difficiles. J’ai pensé à ma famille, à mes collaborateurs”, car “les menaces étaient claires”.
Ces tentatives d’extorsions se poursuivent, comme en témoigne la révolte de commerçants de Palerme, en Sicile, contre le “pizzo” prélevé par la mafia locale, qui a conduit la semaine passée à 20 arrestations. Mais les autorités craignent qu’avec l’épidémie de coronavirus, la pression sur les entreprises s’accroisse. “Le confinement a mis en difficulté et parfois même à genoux de nombreuses entreprises. Les mafieux tentent d’en profiter pour s’infiltrer. Une de leurs stratégies est de prêter de l’argent; quand il n’est pas restitué, ils s’approprient l’entreprise”, souligne Enzo Ciconte, auteur de nombreux livres sur la mafia.

– Taux exorbitants –
Souvent, les taux proposés aux entrepreneurs au bord de la faillite –qui ne parviennent pas à obtenir les prêts bancaires nécessaires– sont exorbitants, parfois plus de 500%. La pression pour rembourser s’intensifie peu à peu, avec coups de fils ou visites. Une fois l’entrepreneur acculé, “les mafieux peuvent éventuellement le laisser en place mais les gains vont dans leurs poches. C’est une bonne technique car cela rend plus compliquées les enquêtes de police”, explique Enzo Ciconte.
Originaires du sud de l’Italie, les mafias sont désormais présentes partout, y compris dans le Nord riche et industriel. “En Lombardie, Emilie-Romagne et dans le Piémont, ce sont les hommes de la ‘Ndrangheta (la puissante mafia calabraise) qui sont les plus forts, après s’y être installés à partir des années 50. En Vénétie, on trouve la ‘Ndrangheta et la Camorra (la mafia napolitaine). Dans le Latium (région de Rome), il y a les camorristes et la ‘Ndrangheta. En revanche, les hommes de la mafia sicilienne ont perdu de l’influence et sont désormais peu nombreux. Après les attentats ayant provoqué la mort des (juges) Falcone et Borsellino, ils ont dû subir la réaction des autorités”, note M. Ciconte.
Infiltrer une entreprise peut être un bon moyen de blanchir les énormes sommes d’argent sale venu de la drogue ou de la prostitution. Mais aussi d’en récupérer encore davantage, y compris en créant eux-mêmes des sociétés: avec les milliards d’euros qui seront débloqués grâce au plan de relance européen, la menace augmente.
“L’histoire de la criminalité organisée nous a enseigné qu’à chaque fois qu’il y a des flux d’argent importants, il y a un risque d’infiltration. Nous sommes certains qu’il y aura des tentatives et nous sommes en train de mettre en oeuvre toutes les mesures préventives pour les éviter”, déclare à l’AFP le préfet de Naples, Marco Valentini.
Parmi les indicateurs regardés de près par les enquêteurs: “la composition du conseil d’administration (et son évolution), les rapports de parenté avec des membres de la criminalité organisée, le transfert suspect de participations ou de siège”, explique-t-il.
Comme ses homologues, il recourt massivement cette année aux “interdictions antimafia”, des mesures administratives permettant d’exclure des entreprises des contrats avec l’administration publique (services, travaux, fourniture de biens).

– “Signal important” –
Ces interdictions font baisser l’attrait pour ces sociétés. Selon les chiffres à mi-octobre communiqués à l’AFP par le ministère de l’Intérieur, les préfets italiens ont pris plus de 1.600 “interdictions antimafia” depuis le début de l’année. Une hausse évaluée à 25% par rapport à 2019 par le quotidien La Repubblica.
Deux régions du Sud, la Campanie et la Calabre, en réunissent à elles seules la moitié, mais le Nord est aussi concerné: plus de 200 en Emilie-Romagne par exemple. “Les secteurs les plus touchés sont la restauration (restaurants, pizzerias, bars), le BTP et la santé”, souligne le préfet Valentini. “Certaines entreprises sont vulnérables et il est très important, non seulement que l’Etat les soutienne, mais que se crée un réseau pour qu’elles ne se tournent pas vers (des réseaux criminels). Il faut que les entrepreneurs approchés par des personnes suspectes osent aussi les dénoncer”, souligne-t-il.
“L’entrepreneur historiquement était orgueilleux et se confiait difficilement en cas de problèmes. Mais c’est en train de changer”, souligne M. Lippolis. Président de l’organisation Confindustria des jeunes entrepreneurs des Pouilles, il refuse que le Sud soit considéré comme un “no man’s-land”, soulignant son “énorme potentiel” pour les entrepreneurs y investissant.
Les dénonciations semblent se faire plus nombreuses, comme en témoigne Palerme. “Les entrepreneurs ont compris que les mafieux pouvaient être défaits et se mettent du côté de l’Etat”, ce qui auparavant n’était pas le cas, note Enzo Ciconte.
Si ce spécialiste a confiance dans la capacité des autorités italiennes à faire face à la mafia, il se dit en revanche “très préoccupé que les autres pays européens sous-évaluent ce risque et ne mettent pas en place de mesures préventives” lors des plans de relance.
“Or, si une entreprise italienne infiltrée par la mafia vient travailler en France ou en Allemagne, c’est la mafia italienne qui en sort renforcée”.